En Aragon, près de 11 000 personnes sourdes ont un taux de handicap reconnu d’au moins 33 %, selon le dernier recensement de l’Institut aragonais des services sociaux. Toutefois, ce chiffre n’inclut pas les personnes qui ne disposent pas de ce certificat et ne montre qu’une partie d’un collectif très divers.
« Chaque personne sourde est très différente », explique Jesús Carlos Laiglesia, responsable des relations institutionnelles de l’Association des personnes sourdes de Saragosse et d’Aragon (ASZA). Certaines utilisent la langue des signes, d’autres ont recours à des appareils auditifs ou à des implants, tandis que certaines combinent différentes ressources. Cependant, pour Laiglesia, le principal problème qu’elles ont toutes en commun reste « l’accès à la communication et à l’information ».
UN HANDICAP INVISIBLE
La situation s’est améliorée ces dernières années grâce aux progrès technologiques et à une plus grande sensibilisation de la société. Les administrations ont également commencé à intégrer des ressources accessibles, même si Laiglesia estime qu’il reste encore « beaucoup de choses à améliorer » pour que les personnes sourdes puissent utiliser n’importe quel service dans des conditions d’égalité.
L’un des principaux problèmes tient au fait que la surdité constitue un handicap invisible. « On voit une personne sourde dans la rue sans savoir qu’elle souffre d’une perte auditive jusqu’au moment où l’on essaie de communiquer avec elle ou qu’un besoin survient », souligne-t-il. C’est alors que surgissent des difficultés qui pourraient être réduites grâce à quelques règles de base.
Articuler clairement, se placer face à son interlocuteur ou avoir recours à l’écrit peuvent faciliter une conversation. Crier n’aide pas et il n’est pas non plus recommandé de toucher brusquement la personne pour attirer son attention. Dans certains espaces, les signaux lumineux et les changements d’éclairage permettent de remplacer les indications habituellement transmises par des sons.
DES DÉMARCHES QUI EXIGENT ENCORE DE L’AIDE
Ces barrières conditionnent également l’autonomie dans les relations avec les administrations publiques. Les personnes qui utilisent la langue des signes ont souvent besoin du soutien d’un interprète pour effectuer des demandes, présenter des documents ou comprendre les informations qu’elles reçoivent. Une dépendance qui, selon Laiglesia, pourrait être réduite grâce à des systèmes de visioconférence installés directement dans les bureaux.
Grâce à ce type de système, la personne sourde, en arrivant dans l’administration, « demanderait ce service et, directement, par l’intermédiaire de ce point d’accès virtuel à la visioconférence, elle aurait accès à un centre d’appels d’interprètes qui assureraient cette interprétation à distance », explique Laiglesia. Cela permettrait, ajoute-t-il, un accès à la communication « plus rapide et plus immédiat ».
LA COMMUNICATION, UN ÉLÉMENT CLÉ EN CAS D’URGENCE
La formation revêt une importance particulière lorsqu’une urgence survient. Les policiers, les pompiers et d’autres professionnels peuvent se retrouver face à une personne sourde qui ne comprend pas les consignes ou qui éprouve des difficultés à expliquer ce qui se passe. L’absence de ressources adaptées peut accroître la confusion à un moment où chaque minute est décisive.
L’ASZA dispense des formations sur la manière d’interagir avec les personnes sourdes et sur les systèmes pouvant être utilisés pour communiquer avec elles. « S’ils savent comment agir et comment traiter une personne sourde lorsque ces problèmes surviennent, il n’y aurait pas de problèmes de communication susceptibles d’aggraver la situation », affirme son responsable des relations institutionnelles.
L’association œuvre également à combattre les préjugés et la peur que certaines personnes ressentent lorsqu’elles doivent communiquer avec quelqu’un qui n’entend pas. Connaître quelques règles élémentaires ou quelques signes de base peut aider à aborder la conversation naturellement et éviter que la personne sourde ne soit mise à l’écart.
LA TECHNOLOGIE AIDE, MAIS ELLE OUVRE AUSSI UNE AUTRE FRACTURE
Les téléphones portables, WhatsApp et les services de visioconférence ont constitué un changement important. Un appel qui nécessitait auparavant l’aide d’une tierce personne peut désormais être résolu grâce à un interprète connecté par vidéo. L’ASZA propose des services d’interprétation en présentiel et à distance par l’intermédiaire de son application ASZA-SVils, ainsi que des services d’interprétation de textes et d’appels.
L’ASZA travaille depuis plus de neuf décennies à supprimer les barrières de communication et à améliorer la qualité de vie des personnes sourdes et de leurs familles
Le progrès technologique ne garantit toutefois pas à lui seul l’inclusion. Laiglesia alerte sur le fait que la rapidité avec laquelle apparaissent de nouveaux outils peut élargir la fracture numérique si elle ne s’accompagne pas d’une formation accessible. L’intelligence artificielle ouvre de nouvelles possibilités, mais elle peut aussi laisser de côté les personnes qui ne disposent pas des connaissances ou du soutien nécessaires pour l’utiliser.
L’ACCESSIBILITÉ DÈS LE PREMIER INSTANT
L’ASZA travaille depuis plus de neuf décennies à supprimer les barrières de communication et à améliorer la qualité de vie des personnes sourdes, des personnes malentendantes et de leurs familles. L’organisation propose des services d’interprétation, d’aide à l’emploi, d’intervention sociale, d’accompagnement psychologique, de soutien aux familles et aux personnes âgées, de formation à la langue des signes et de conseil en accessibilité.
L’association organise également des ateliers dans les écoles, les centres de formation, les entreprises et les établissements médico-sociaux afin de déconstruire les mythes et d’expliquer comment communiquer avec une personne sourde. En 2024, ces actions ont touché 2 722 personnes, dont 1 826 mineurs, 691 jeunes en formation et 205 professionnels.
Le principal message de l’ASZA à l’occasion de la Journée internationale des personnes sourdes s’adresse tout particulièrement aux administrations. « Si ce point n’est pas pris en compte dès le départ, nous continuerons à perpétuer ces barrières », avertit Laiglesia. Selon lui, l’accessibilité doit être intégrée dès la conception d’un bâtiment, d’un service, d’une application ou d’une procédure administrative. La célébration de cette année rappelle également les 75 ans de la Fédération mondiale des sourds, fondée en 1951 pour défendre le droit du collectif à jouir pleinement de ses droits.