Zaragoza

Pourquoi certains cercueils du cimetière musulman de Saragosse sont-ils percés ?

Dans le cimetière de Torrero, certains cercueils de la parcelle musulmane sont percés à leur base afin de favoriser le contact du corps avec la terre. Cette pratique perdure aujourd’hui comme une discrète solution de compromis : ouvrir quelques trous dans le bois avant de descendre le cercueil dans la fosse permet de respecter le précepte religieux sans contourner le contrôle officiel du cimetière.
Pourquoi certains cercueils du cimetière musulman de Saragosse sont-ils percés ?

L’explication réside dans le conflit entre tradition et loi. La tradition funéraire islamique privilégie le contact direct du défunt, enveloppé dans son linceul, avec la terre. En Aragon, toutefois, la réglementation sanitaire impose un cercueil pour l’inhumation. Dans ce contexte, les trous constituent une adaptation locale toujours en vigueur.

UN CIMETIÈRE MUSULMAN CRÉÉ EN 1936

L’histoire de la parcelle remonte à octobre 1936, lorsque deux tabors de la Mehalla de Tétouan arrivèrent à Saragosse. L’autorité militaire demanda un terrain pour enterrer des soldats marocains dans un espace séparé du cimetière chrétien. La municipalité approuva l’emplacement le 28 octobre, bien que le registre municipal situe la première inhumation au 14, avant la formalisation de cette décision.

Ces soldats furent enterrés directement dans la terre et sans cercueil. Les inhumations furent prises en charge par le Corps de l’armée marocaine, avec des adouls chargés de veiller au respect des dispositions testamentaires et des fouqaha responsables de l’organisation des tombes.

L’histoire de la parcelle remonte à octobre 1936, lorsque deux tabors de la Mehalla de Tétouan arrivèrent à Saragosse. Photo : Diego Sanz

La dernière inhumation musulmane de cette période fut enregistrée le 9 avril 1942. Au cours des années suivantes, une partie du terrain fut destinée à agrandir les cimetières civil et protestant. En 1988, la municipalité envisagea de transférer les restes des soldats dans un ossuaire afin de récupérer de l’espace. L’ambassadeur du Maroc s’y opposa pour des motifs religieux et, en avril de l’année suivante, le maire décida de maintenir la concession pendant la durée maximale autorisée par la loi.

POURQUOI DES CERCUEILS SONT-ILS UTILISÉS À TORRERO ?

Les inhumations musulmanes reprirent à Torrero en 1996. La convention signée en 2013 entre la municipalité et la Communauté islamique de Saragosse fixa les conditions de fonctionnement de la parcelle et inclut l’obligation d’utiliser un cercueil conformément à la législation et aux règlements en vigueur.

Le décret aragonais 106/1996 renvoie, pour les aspects qu’il ne régit pas, au règlement national de 1974 relatif à la police sanitaire mortuaire. Son article 9 interdit de conduire, de transporter et d’enterrer des cadavres sans cercueil, à l’exception des situations de catastrophe ou d’urgence prévues par la réglementation.

D’autres communautés autonomes ont adapté leurs règlements afin de permettre l’inhumation directe dans la terre sous certaines conditions. La Castille-et-León a approuvé une nouvelle réglementation en décembre 2025 qui prévoit la possibilité de renoncer au cercueil lors de l’inhumation pour des motifs religieux, mais pas pendant le transport. En Aragon, la modification de la réglementation est une revendication constante de la communauté islamique, qui n’a toujours pas abouti.

L’AVENIR DE LA PARCELLE MUSULMANE

Le quotidien à Torrero est également marqué par le manque d’espace et une grande diversité dans les tombes. Dans l’enceinte cohabitent des sépultures de tailles différentes, certaines agrémentées de ciment, de carreaux ou de bancs ajoutés par les familles, ainsi que des terriers de lapins qui fragilisent fréquemment les parties hautes des tombes.

La Communauté islamique de Saragosse propose de réunir dans une fosse commune les restes des sépultures datant d’au moins 25 ans dont les familles ne réclament plus les dépouilles, tout en conservant les noms et les numéros d’enregistrement. Ce délai est considéré comme suffisant pour achever la décomposition du corps. La proposition contraste avec le différend de 1988, lorsque la municipalité avait proposé de transférer les restes et que l’ambassade du Maroc s’y était opposée.

La Communauté islamique de Saragosse propose de réunir dans une fosse commune les restes des sépultures datant d’au moins 25 ans dont les familles ne réclament plus les dépouilles. Photo : Diego Sanz

90 ans après la création de la parcelle, les trous dans les cercueils restent le symbole visible d’une tension non résolue entre les pratiques funéraires islamiques et les exigences administratives. Une formule artisanale qui permet au rite de perdurer sur le terrain tant que la réglementation régionale reste inchangée.

À propos de cet article : Initialement publié en espagnol par AragonDigital.es, cet article a été sélectionné par nos journalistes avant d’être mis à la disposition du public international d’AragonDaily.com. Les deux journaux appartiennent à des sociétés du groupe ARAGON DIGITAL GROUP.