QUESTION.- Depuis 2023, Dr. Schär a investi 38,8 millions d’euros à Alagón. Pourquoi le groupe concentre-t-il un investissement aussi important dans cette usine et qu’est-ce qu’Alagón offre que d’autres sites ne proposent pas ?
RÉPONSE.- Nous sommes à Alagón, à Saragosse, parce que l’entreprise que Dr. Schär a rachetée en 2011 était la mienne, Natural Aliment Factory, qui était leader du marché en Espagne et vendait également dans des pays d’Europe centrale, en Italie, en Allemagne et en Angleterre. C’est la principale raison pour laquelle Dr. Schär s’est intéressé à mon entreprise.
Mais il y a d’autres raisons. Nous fabriquons depuis de nombreuses années un produit de qualité et l’expertise de notre entreprise a été l’un des éléments clés de l’acquisition. En outre, la logistique de Saragosse était parfaite pour le groupe, car nous pouvons atteindre depuis ici des marchés comme l’Espagne et le Portugal, nous avons des relations avec les pays d’Amérique du Sud et nous vendons facilement en France ou au Royaume-Uni.
Et jusqu’à présent, il a toujours été facile d’y investir du point de vue des administrations. J’espère que cela ne changera pas, car elles se sont montrées compréhensives à l’égard de l’environnement, nous ont soutenus et le site est pratique pour continuer à investir.
Q.- Lors de cette dernière extension, vous avez doublé la capacité de production du pain sans gluten. Avez-vous atteint une limite de croissance ou existe-t-il encore une marge pour de nouveaux investissements dans l’usine d’Alagón ?
R.- Depuis 2011, nous n’avons cessé d’investir et de croître. Nous sommes actuellement dans une phase de stabilisation. Cette usine, avec l’investissement dont vous parlez, constitue le pilier des autres investissements réalisés au cours de ces années. Nous avons dépassé les 70 millions d’euros d’investissements ces dernières années. Lors de cette dernière phase, nous avons rempli les installations actuelles avec cette implantation, mais nous disposons encore de 10 000 mètres carrés pour poursuivre notre expansion. En réalité, stabiliser une ligne comme celle-ci est très difficile. Nous nous concentrons désormais sur cette tâche, afin de fournir au groupe les résultats que nous lui avons toujours apportés et d’être une entreprise offrant de bonnes performances sur les investissements.
Q.- Depuis vos débuts, la production de produits sans gluten a certainement beaucoup changé. Quels ont été les changements les plus marquants ?
R.- Dans notre cas, lorsque l’entreprise m’appartenait, nous avions un processus semi-industriel. À l’arrivée de Dr. Schär, nous avons créé une symbiose entre mon expérience du marché sans gluten et la puissance de la multinationale numéro un. Nous avons industrialisé le processus à 100 %. La robotisation présente dans l’entreprise est totale. Certaines lignes de production peuvent fonctionner avec six ou sept personnes et produire des milliers d’unités par heure. Cette industrialisation est le changement le plus important.
Lorsque l’on prépare quelque chose chez soi, le résultat est généralement bon. Quand on le transfère dans une boulangerie ou une pâtisserie, il change, et lorsqu’on le soumet à un processus industriel, le produit change encore davantage. Réussir à conserver le même goût et la même qualité, ainsi que les caractéristiques d’un produit fait maison, est la difficulté. Le passage à un processus industriel tout en maintenant une qualité élevée est ce qui a changé au fil des années.
Lorsque l’on prépare quelque chose chez soi, le résultat est généralement bon. Quand on le transfère dans une boulangerie ou une pâtisserie, il change, et lorsqu’on le soumet à un processus industriel, le produit change encore davantage
Q.- Quel poids l’Aragon occupe-t-il au sein du groupe ?
R.- La communauté d’Aragon constitue un point logistique très important. Nous disposons d’une expérience déjà solide sur les lignes de production et, au sein du groupe, nous sommes l’entreprise la plus importante de Dr. Schär. Nous le sommes en nombre d’unités fabriquées et en millions d’unités produites. Nous avons obtenu cela au cours de ces 15 dernières années et j’en suis fier. Je pense que nous sommes une entreprise espagnole qui constitue un exemple dans toute l’Europe et dans le monde entier. On peut dire aujourd’hui qu’Alagón abrite la plus importante production du leader mondial de l’alimentation sans gluten.
Dr. Sachär a dépassé les 70 millions d’euros d’investissements ces dernières années. Photo : Pilar Álvarez
Q.- Alagón est la seule usine du groupe à produire certaines viennoiseries pour tous les pays où Dr. Schär est présent. Comment fabrique-t-on depuis l’Aragon un même produit pour des marchés qui peuvent être si différents ?
R.- Nous fabriquons ici toute la viennoiserie du groupe Dr. Schär. Nous produisons également du pain de mie, des baguettes et des pains sucrés, mais ces derniers sont destinés à des marchés précis : l’Espagne, le Portugal, la France, le Royaume-Uni, et nous envoyons aussi des produits aux États-Unis. En revanche, la viennoiserie est fabriquée uniquement ici pour l’ensemble du groupe.
La viennoiserie est fabriquée uniquement ici pour l’ensemble du groupe
Comment y parvenir ? C’est compliqué, mais nous devons d’abord nous concentrer sur les produits internationaux. Il s’agit d’un muffin, d’un muffin à la confiture ou d’un plumcake. Ce sont des produits vendus dans le monde entier et qui ont une vocation internationale, comme la pizza italienne. Nous avons une usine en Italie qui fabrique des pizzas, mais la pizza est vendue dans le monde entier. Pour la viennoiserie, nous procédons de manière similaire, en nous concentrant d’abord sur les produits importants partout dans le monde. Ensuite, nous pouvons développer des spécialités. Nous avons besoin d’une ligne de viennoiserie flexible, nous y sommes parvenus et nous fabriquons des produits comme la crostatina, un produit typiquement italien, ou d’autres produits locaux.
Q.- Quel pourcentage de la production d’Alagón est actuellement destiné à l’exportation ?
R.- Nous sommes à 85 %, mais ce chiffre va continuer à progresser et atteindra bientôt 90 %. En réalité, même pour les ventes en Espagne, nous nous approvisionnons auprès d’autres usines de production du groupe. Autrement dit, nous achetons la pizza en Italie et les biscuits en Allemagne. De même que nous fabriquons la viennoiserie pour l’ensemble du groupe, certaines entreprises du groupe fabriquent pour nous. Nous vendons 110 références en Espagne, mais nous ne les fabriquons pas toutes ici : nous nous approvisionnons auprès d’autres sociétés du groupe.
Q.- On parlait moins auparavant des personnes souffrant d’une intolérance au gluten. Il semble aujourd’hui y avoir davantage de diagnostics, non seulement de maladie cœliaque, mais aussi d’autres sensibilités. Avez-vous constaté cette hausse ?
R.- Aujourd’hui, toutes les personnes cœliaques sont diagnostiquées. Il y a quelques années, c’était plus complexe, car même les médecins généralistes ne savaient parfois pas ce qu’était la maladie cœliaque. La sensibilisation au cours de toutes ces années a été très importante. Je travaille dans le secteur du sans-gluten depuis 1997 et, en près de 30 ans, les choses ont énormément changé. Auparavant, la maladie cœliaque était beaucoup plus difficile à diagnostiquer et nous savons aujourd’hui qu’environ 1 % de la population est cœliaque et que jusqu’à 5 % peut présenter une intolérance ou une sensibilité au gluten.
L’entreprise exporte 85 % de ses produits. Photo : Pilar Álvarez
Pour nous, l’important est de répondre à un besoin alimentaire et les personnes cœliaques restent notre priorité. Cela n’empêche pas d’autres personnes de consommer des produits sans gluten, tout comme elles peuvent choisir des produits sans sucre. Notre différenciation est également importante dans le secteur de la maladie cœliaque, car nous n’utilisons pas de conservateurs. Les conservateurs sont bien évidemment autorisés. Je ne vais pas dire qu’ils sont bons ou mauvais, mais il est évident qu’une personne cœliaque dont la flore intestinale est davantage altérée peut moins bien tolérer un conservateur qu’une autre personne.
Notre décision et notre philosophie, par conviction, consistent à ne pas utiliser de conservateurs. Il est vrai que cela nous avantage pour proposer un produit perçu, entre guillemets, comme plus sain et moins chimique.
Q.- Les produits sans gluten sont généralement plus chers que les produits conventionnels. Quel est le principal obstacle qui empêche de réduire encore cette différence ?
R.- C’est une idée reçue de longue date : les produits sans gluten sont chers. Évidemment, les produits sans gluten contiennent de nombreuses matières premières qui ne sont pas conventionnelles. Pour un pain classique, on parle d’eau, de levure, de sel et de farine. Dans notre cas, un produit peut contenir jusqu’à 20 composants pour compenser l’absence de gluten.
Certaines matières premières sont plus chères que d’habitude. Nous n’atteindrons jamais le même niveau de prix que le pain classique ou les produits conventionnels. En revanche, l’écart a été réduit et il est bien plus faible qu’il y a 26 ans. Il faut aussi tenir compte du fait que, lorsque l’on installe une ligne et que l’on parle de 38 ou 40 millions d’euros pour ce dernier investissement, nous travaillons pour 1 % de la population. L’amortissement des lignes ne peut pas être le même que si l’on travaillait pour 100 % de la population. Les prix ont évidemment beaucoup baissé et les personnes cœliaques trouvent aujourd’hui des tarifs bien plus attractifs.
Certaines matières premières sont plus chères que d’habitude. Nous n’atteindrons jamais le même niveau de prix que le pain classique ou les produits conventionnels
Dans certains pays, l’État aide les personnes cœliaques grâce à des bons qui peuvent même être utilisés pour acheter des produits en pharmacie ou dans les supermarchés, comme en Italie. Elles bénéficient de réductions sur les produits sans gluten, car il s’agit d’un besoin lié à une maladie et elles ne peuvent pas cesser de consommer certains produits. Ce n’est pas le cas ici. Si ce groupe bénéficiait réellement d’un soutien de l’État, le prix serait réduit au minimum, comme pour un médicament.
Q.- Quels sont les objectifs futurs de Dr. Schär à Alagón ?
R.- Nous comptons 210 salariés permanents et temporaires, et environ 250 personnes travaillent chaque jour chez Dr. Schär. Nos objectifs pour l’avenir consistent à consolider Dr. Schär et à faire en sorte que les personnes qui travaillent pour nous occupent une place importante au sein du groupe. C’est l’un de mes objectifs personnels : permettre au personnel qui m’accompagne depuis tant d’années, ainsi qu’aux nouveaux collaborateurs à fort potentiel, de se développer au sein de l’entreprise. Et je continuerai évidemment à lancer de nouveaux projets pour les deux ou trois prochaines années.